Le pillage du musée de Ma'adi, première partie
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(Partie deux)
Le sac du Musée archéologique de
Ma’adi
Par Luc
Watrin
(Juin 2005)
Première partie: situation du site |
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Ma’adi est une importante station d’époque
chalcolithique qui vit le jour entre 3850 et 3600 avant
J.C. le site est implanté sur une basse-terrasse du Nil
au débouché du Wadi-Digla, à environ 15 km en amont du
Caire. Ce grand site préhistorique, déjà passablement
détruit par les aménagements des sociétés de
construction égyptiennes Nerco et Ma’adi
dans les années 1980, a subi un nouvel outrage en 2003
par le pillage de son musée archéologique par des
brigands très bien informés et organisés toujours
non-identifiés à ce jour. À l’époque, aucun écho n’a
filtré dans la presse comme s’il s’agissait d’un
épiphénomène. Une antre majeure de la Préhistoire
égyptienne venait d’être violée, et tout se passe comme
si l’affaire avait été soigneusement étouffée...
Le recel des objets archéologiques de Ma’adi commence
alors sans que personne ne s’alarme de la disparition
des objets du musée, ni de leur réapparition sur le
marché. Le scandale du pillage et le trafic qui s’en
suit est cependant détecté en octobre 2004 par plusieurs
membres du GREPAL (Groupe de Recherche Européen Pour
l’Archéologie au Levant). L’affaire Ma’adi commence...
Avant d’enquêter sur ces événements dramatiques pour le
patrimoine égyptien, retournons aux origines de ce site
majeur pour la préhistoire égyptienne.
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MA’ADI, UNE STATION
CHALCOLITHIQUE INCONTOURNABLE EN BASSE-EGYPTE
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Ma’adi est un des rares sites du IVe millénaire qui
dispose à la fois de ses espaces domestiques (habitats)
et funéraires (nécropoles). Il a été soigneusement
fouillé par l’Université du Caire dès les années 1930 à
une époque où en Haute-Egypte l’archéologie
préhistorique se concentrait sur les seuls cimetières
sous la pression des sponsors (les musées occidentaux)
avides d’antiquités. L’originalité de Ma’adi est
illustrée à merveille par l’habitat, qui révèle à la
fois la prégnance des traditions locales et l’adoption
de modèles exotiques inspirée par les contacts avec les
populations levantines. Le premier
type de construction consiste en des huttes ovales dont
la charpente était composée de poteaux en bois de
tamarisk. Ces huttes, de tradition locale,
s’apparentes à celles que l’on observe par exemple sur
la station de Mérimdé-Bénisalamé, qui est un peu plus
ancienne (Ve millénaire).
Mais le fait architectural majeur à Ma’adi, qui
constitue l’originalité du site, est la présence de
plusieurs structures semi-enterrées construites
partiellement en brique crue et en pierre, ou totalement
aménagées en pierre calcaire. Ces constructions se
présentent comme des « caves » accessibles par des
escaliers en pierre. Ce type d’abri souterrain est
inédit dans l’Égypte préhistorique. Il se peut qu’on ait
cherché un modèle architectural qui garantisse une
fraîcheur constante, même sous le soleil brûlant d’été.
On ne connaît cependant pas la fonction exacte de ces
constructions semi-enterrées : s’agit-il d’habitations
ou de structures réservées au stockage ? Les fouilles
ont permis de retrouver quelques grandes jarres, qui
pourraient faire pencher pour l’hypothèse du stockage,
mais dans ce cas, comment expliquer la découverte, dans
la plus élaborée d’entre-elles, d’une statuette en
cuivre représentant une femme qui tient son enfant ? De
plus, la grande majorité des jarres de stockage, qui
contenaient encore du blé, de la viande ou du poisson
séché, a été retrouvée à l’extérieur des structures.
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Figure 1: Structure en pierre de Ma'adi-ouest
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La plus sophistiquée de ces constructions et sans doute
la plus récente, à l’ouest du site, est de plan
sub-rectangulaire. Elle a été découverte en 1987 par
Fathi Afifi Badawi professeur d’archéologie à
l’université de El-Azhar. Elle est entièrement
construite en pierre, son sol est chaulé, et elle est en
cela tout à fait comparable aux maisons palestiniennes
contemporaines, du début du Bronze Ancien I (vers 3700
av. J.-C.). De l’autre côté du Sinaï, à cette époque,
les constructions ne sont pas semi-enterrées mais le
plan sub-rectangulaire est de rigueur. Les Ma’adiens ont
donc adapté localement ce modèle architectural pour
répondre à leurs propres besoins. Cette structure
exceptionnelle de Ma’adi à fait l’objet d’une étude du
GREPAL en 1995-96 et a été l’objet d’un projet de
fouille associant notre groupe à l’Université de
El-Azhar. Ce projet de reprendre les fouilles sur le
secteur occidental de Ma’adi, déposé en 1997 auprès du
SCA, n’a pas abouti puisque l’Institut Allemand du Caire
(D.A.I.) averti de l’opération a tout fait - en toute
élégance - pour le bloquer afin de le réaliser à son seul
profit entre 1999 et 2002.
Contrairement à une idée encore répandue, qui défend le
modèle périmé de développement endogène de l’Égypte aux
époques préhistoriques, la Basse-Égypte est au début du
IVe millénaire le lieu d’échanges intenses
avec le Levant. Par l’adoption d’un modèle architectural
levantin et son adaptation aux exigences locales, Ma’adi
témoigne à la fois des acculturations dues aux contacts
répétés, et du dynamisme de populations qu’on a tendance
à croire trop ancrées dans des traditions millénaires.
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Des productions artisanales
originales et parfois quasi-standardisées
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Figure 2: Statuette en terre
de Ma'adi |
Le plus
émouvant témoignage de la culture matérielle de
Ma’adi est sans doute une petite tête en terre
que nous avons surnommée l’« Homme de Ma’adi ».
Malgré cela, le site de Ma’adi a livré peu de
sculptures et l’essentiel de ses manifestations
matérielles consiste en de la vaisselle en
céramique ou en pierre. Ce sont donc
essentiellement les vases de Ma’adi qui ont
souffert du pillage du musée. La
céramique est plutôt standardisée et atteste
d’une production de masse. A côté des grandes
jarres-silos et des céramiques rouge-polies qui
représentent environ 10% des vases (dont
certaines portent une ligne de points incisés
sous le col), les deux types de poterie les plus
fréquents sont d’une part des vases ovoïdes à
pied annulaire de couleur brune, d’autre part
des vases globulaires de couleur noire. . Ces
deux types et leurs variantes constituent près
de 80 % de l’assemblage céramique. |
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Le contenu des jarres était varié et ne dépend
apparemment pas des formes ; les analyses des contenus
des jarres locales révèlent de l’ocre rouge, des
résines, de l’asphalte et même des épines dorsales de
poissons-chats, peut-être utilisées comme pointes de
flèche... Une évolution des formes céramiques est
décelable pour l’ensemble de l’occupation. Quelques
vases portent des graffiti d’animaux.
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Figure 3: Les trois modèles de
vaisselle les plus courants à Ma'adi
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La céramique, reflet des
échanges avec la Haute-Égypte et la Palestine
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La céramique constitue un très bon marqueur des échanges
car elle est facilement transportable et elle est aussi
l’emballage du commerce de produits alimentaires. Le vol
des vases de Ma’adi et le nettoyage de la céramique
qu’il a entraîné, notamment celle qui est importée, rend
pratiquement impossible toute identification future des
contenants, analyses en laboratoire qui n’avaient pas
encore été réalisées. Les habitants de Ma’adi fabriquaient aussi des bols
peints qui présentent des similitudes avec les bols de
la classe White Cross-lined de Haute-Égypte (et
non pas avec les séries plus tardives de la classe
Decorated comme l’ont avancés d’autres chercheurs),
attestant de contacts avec la Haute-Egypte sur un
horizon très ancien contemporain de l’époque de Naqada I.
Quelques tessons de céramique Blacktopped du
genre beaker et des imitations locales de cette
céramique fine renforcent cette connexion. En 2000, une
nouvelle preuve concrète du commerce de Ma’adi avec les
cités de Haute-Égypte a été apportée par la découverte,
dans une probable tombe d’éléphant à Hiérakonpolis, d’un
vase produit à Ma’adi associé à de la céramique White
Cross-Lined et Black-Topped, deux types de
vaisselle que les égyptiens du sud étaient les seuls à
produire. On note aussi quelques céramiques rouges
polies décorées d’une ligne de points sous le col,
typiquement ma’adiennes, dans les tombes de Haute-Egypte
comme cet exemplaire découvert dans la tombe 1783 du
Grand Cimetière de Naqada que nous plaçons dans l’époque
de Naqada Ia.
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Figure 4:
Jarre palestinienne importée à anses ondulées |
Figure 5: Cruchettes
palestiniennes. A gauche, importation, et à
droite, copie locale
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Des vases palestiniens à pâte claire et engobe blanche
(cream ware) avec des anses horizontales ondulées,
attestent de l’importation d’huile depuis la Palestine
méridionale au tout début de l’Âge du Bronze Ancien I.
D’autres récipients comme des cruchettes en céramique
grise suggèrent une relation avec la Palestine
septentrionale de la même époque. La céramique
palestinienne, arrivée à Ma’adi par le commerce des
huiles, est aussi imitée localement comme l’illustrent
des petits vases-doubles miniatures décorés d’incisions
sous le col, typiques des traditions palestiniennes
contemporaines.
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La pierre et le métal
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Les échanges avec la Palestine se traduisent donc à la
fois dans le domaine de l’architecture que de la
céramique, mais apparaissent également dans le domaine
lithique. L’outillage lithique local de Ma’adi est
plutôt rudimentaire, composé d’une industrie de silex
taillés sur une seule face, mais il intègre une
composante étrangère plus évoluée comprenant de grandes
lames de faucilles et de larges grattoirs tabulaires (en
forme d’éventail) de type palestinien ainsi que quelques
outils typiques de la culture de Naqada I (lames bifides
en forme de « U », « massues » discoïdales).
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Figure 6: Massues discoïdales
importées de Haute-Egypte
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L’une des productions de vaisselle les plus
prestigieuses et emblématiques de Ma’adi réside en la
fabrication de vases en pierre, dont les plus fréquents
sont en basalte gris-clair. Un gisement de basalte
correspondant aux productions de Ma’adi se situe à
proximité immédiate du site à « Haddadin lava flow ». Le
caractère commun aux poteries et aux vases en basalte
est la présence d’un pied annulaire, véritable marque de
fabrique des artisans de Ma’adi. Les vases en basalte de
Ma’adi sont exportés en Haute-Égypte, où on les trouve
fréquemment dans les sépultures d’époque Naqada I-IIa
mais aussi en Jordanie comme le montre une découverte
récente à Tell Hujayrat el-Ghuzlan.
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Figure 7:
Vases en basalte de Ma'adi |
Figure 8: Vases en pierre de
type "chapeau haut-de-forme"
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Enfin,
Ma’adi atteste de la plus ancienne industrie
métallurgique d’Afrique, par sa production de
haches, de hameçons et de statuettes en cuivre.
Les matières premières étaient importées depuis
les régions de l’Est (cuivre de Feinan en
Jordanie, bitume de la Mer Morte), avec
lesquelles les échanges ont été favorisés par la
domestication de l’âne dont on trouve des restes
à Ma’adi ou en Palestine dans des contextes
sensiblement contemporains du tout début du
Bronze Ancien I. |

Figure 9: Lingots de cuivre
importés de Jordanie |
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L’origine de
cette civilisation emblématique
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Il n’y a donc pas « d’énigme » concernant l’origine de
Ma’adi comme l’avance certains chercheurs (e. g. Stan
Hendrickx), mais seulement une forte composante de
population d’origine palestinienne, comme c’est le cas
sur un horizon un peu plus ancien dans le nord du Delta
dans le premier village de Bouto (phase Ia). Ce
phénomène de migrations de populations de la Palestine
vers le Delta, que l’on constate dès 4000
avant J.-C. à Bouto puis à Ma’adi, s’inscrit
dans un contexte d’échanges réguliers entre les deux
régions qui remonte sans doute au Natoufien. Dès
9000 avant J.-C., on trouve en effet des
coquillages du Nil du genre Aspatharias en
Palestine, sur les stations de Abou-Gosh et de Mallaha,
qui attestent de contacts avec l’Égypte.
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Les domaines funéraires
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Contrairement aux tombes de Mérimdé-Bénisalamé, qui
apparemment s’inscrivent dans l’habitat, et qui sont
les plus anciennes connues dans la vallée du Nil à
ce jour, les nécropoles de Ma’adi se situent à
l’extérieur du village. Il existe en réalité au
moins deux cimetières distincts : le premier, au sud
des habitations, comprend 76 sépultures ; le second
cimetière, encore plus au sud, compte 471 tombes.
Les sépultures sont de simples fosses elliptiques
dans lesquelles on a déposé le défunt en position
contractée avec les mains rapportées vers la
poitrine ou le visage. Une tombe sur deux dispose
d’offrandes consistant en poterie grossière,
coquillage, lame en silex, peigne en ivoire ou
palette. Les poteries sont identiques aux types
utilitaires rencontrés sur l’habitat. Des sépultures
animales individuelles, parfois garnies d’offrandes,
apparaissent au milieu des tombes d’humains, sans
former de secteur spécifique dans la nécropole,
indices d’une religion en gestation qui enterre les
animaux avec le même respect que l’homo sapiens
sapiens. On retrouve cette disposition sur un
site contemporain, celui de Héliopolis.
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Le casse-tête de la
chronologie
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Ma’adi est le principal établissement de la culture
chalcolithique de Basse-Égypte qui compte également
d’autres centres, comme Héliopolis, Bouto Ib, mais
reste le seul village à avoir été fouillé à grande
échelle pour toute l’époque prédynastique. En
Haute-Egypte, mis a part quelques huttes rondes
mises au jour à Hammamiya, l’habitat est ignoré (El-Kab),
résiduel (Hiérakonpolis) ou mal fouillé (El-Adaima)
ce qui nous empêche d’avoir une idée palpable de
l’habitat de cette région. Cette bourgade succède,
dans le sud du Delta, aux implantations néolithiques
du Ve millénaire de Mérimdé-Bénisalamé et
de El-Omari. Pour autant, la chronologie relative de
ce grand site préhistorique a longtemps été
problématique : la plupart des chercheurs situent
Ma’adi sur un horizon trop récent, le Gerzéen (Naqada IIc-d,
vers 3500-3300 av. J.-C.), ou encore beaucoup trop
ancien, la culture de Ghassoul-Beershéva
(Chalcolithique palestinien, vers 4500-3900 av.
J.-C.). Nos propres travaux d’étude réalisés
directement sur le matériel archéologique de Ma’adi
dans les années 1990, couplés a des travaux de
sondage sur le site, concluent à des résultats
intermédiaires : ils démontrent que Ma’adi est
essentiellement contemporain de la première période
de Naqada (Naqada Ia-IIa), de Bouto Ib et du tout
début de l’âge du Bronze Ancien sud-Palestinien
(BA Ia1). Un ensemble de dates radiocarbones
confirme cette chronologie et situe Ma’adi autour de
3850-3625 avant J.-C.
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Figure 10: Le commerce inter-régional à l'époque deMa'adi
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Seconde partie: le vol du
musée |
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Luc Watrin et un étudiant de I. Rizkana sur le site de Ma'adi, 1995 |
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| Musée de
Ma'adi |
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