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  Groupe de Recherche Européen Pour l'Archéologie au Levant                          ENGLISH

 

 
 
Le pillage du musée de Ma'adi, seconde partie

Toutes les informations scientifiques et techniques, sous quelque forme que ce soit (photographique, dessin, textuelle) apparaissant sur le site internet du GREPAL tombent sous la juridiction des lois françaises protégeant les droits d'auteurs et la propriété intellectuelle. Tout contrevenant s'expose à des poursuites juridiques.

 

Seconde partie: Le vol du musée

 

L’AFFAIRE DE MA'ADI, ENQUÊTE SUR LE VOL ET LE RECEL DES OBJETS DU MUSÉE DE MA'ADI

 

Le pillage

 

Tout commence au cours d’une nuit de 2003, lorsque le musée de Ma’adi et les magasins de fouille, construits aux abords du site même, sont victimes d’un cambriolage. Notre première enquête, révélait que soixante-dix objets au moins auraient été dérobés à cette occasion mais une seconde enquête révèle que ce sont en fait des centaines d’objets qui ont purement et simplement disparus (au moins 400). Malgré la gravité de ce que l’on peut appeler un saccage archéologique, aucun écho n’a été répercuté dans la presse à l’époque du vol. L’enquête de la police débute et patauge rapidement. Kamel, le gardien du musée qui dormait à quelques pas de là, est le seul témoin potentiel auquel la police égyptienne semble vouloir s’intéresser. Les autorités locales sont alors à mille lieues d’imaginer que les objets dérobés sont déjà loin, partis inonder les marchés européen et nord-américain.

 

Les premières ventes passent inaperçues

 

Seulement quelques mois après le casse, les objets commencent à être diffusés au compte-goutte auprès des marchands et des maisons de vente. Le 8 juin 2004, un vase en pierre en forme de chapeau, l’un des trois qui ont été trouvés à Ma’adi, est adjugé pour 6 573 $ à Christie’s New-York. Le vase est vendu sous une provenance falsifiée : « collection J. Garnish, acquis en Egypte dans les années 1930 ». Le catalogue de la vente, qui passe entre les mains des conservateurs des musées du Louvre, du British Museum et du Metropolitan Museum - pour ne citer que les plus connus - n’interpelle pas un seul égyptologue. D’autres vases volés à Ma’adi doivent sûrement déjà être proposés à la vente chez des marchands. Mais personne ne fait encore le lien avec le site de Ma’adi.

 

Figure 11 : Vase en pierre de Ma'adi proposé chez Christie's à New York

 

Des vases de Ma’adi vendus par une maison de vente londonienne

 

L’enquête débute le 29 octobre 2004, au lendemain d’une grande vente d’archéologie à Londres. En voyage d’étude à Munich, je découvre avec stupeur que le contenu d’un catalogue de vente londonien fait état d'objets prédynastiques qui font partie des trésors du musée universitaire de Ma’adi. Ces objets venaient d’être vendus la veille sur la place publique. Le scandale de Ma’adi commence…

 

Figure 12 : Vases de Ma'adi en vente chez Bonhams à Londres, 2004. Dernière rangée, clichés de Luc Watrin, 1996 

 

Le catalogue de Bonhams, 3e maison de vente aux enchères en Angleterre après Christie’s et Sotheby’s, proposait effectivement dans sa vente du 28 octobre 2004 cinq vases en pierre et deux céramiques prédynastiques. L’ensemble est tout à fait atypique, composé de trois vases en basalte de taille moyenne restaurés, un vase en calcite vert, un vase en calcaire à pied annulaire et deux poteries noire et rouge. Malgré un pedigree identique à celui du vase vendu par Christie’s en juin 2004, indiquant un ancien fonds privé, la provenance de ces antiquités ne fait aucun doute : nous avions vu ces vases uniques encore très récemment dans les vitrines du musée de Ma’adi ! 

De toute évidence, la maison de vente a été elle-même victime d’une escroquerie, car son catalogue mentionne avec fierté les références complètes de la publication de ces objets « Excavated at Ma’adi » et propose même à la vente une partie des rapports de fouilles ! En fouillant dans mes archives, je retrouve les photographies de ces mêmes objets, que j’ai prises au musée en 1996 et 1999 : voilà donc la preuve que les vases vendus par la maison Bonhams ont été volés au musée ! Parmi les vases vendus figure un petit gobelet qui est une pièce unique en son genre que O. Menghin et M. Amer avaient interprété à l’époque de sa découverte avec passion comme un ustensile de culte destiné aux libations.

 

Tractations avec Bonhams

 

Le lendemain de la vente, le GREPAL adresse une lettre à Bonhams l'informant que la vente aux enchères qu'elle a organisée est constituée d’objets dérobés dans le musée de Ma’adi. Cette lettre conseille instamment à Bonhams de geler la remise des pièces identifiées à leurs nouveaux acquéreurs et de se mettre immédiatement en relation avec Scotland Yard, les autorités égyptiennes consulaires de Londres et les autorités archéologiques en Égypte (S.C.A.). 

Pour la maison Bonhams, pas de doute, le vendeur de ce fonds archéologique (dont le nom est farouchement gardé) est de bonne foi ! La collection a été présentée comme un fonds vendu dans les années 1930, date à laquelle le commerce des antiquités était encore légal en Égypte, à un ingénieur des mines en poste dans la région du Caire, Joseph Garnish. Elle aurait été ensuite jalousement gardée dans la famille et transmise en 2003 au petit-fils, Edward Johnson, avant d’être acquise par la personne qui a présenté les objets à Bonhams. 

Malgré notre mise en garde, la maison Bonhams, toujours convaincue de la bonne foi du vendeur, nous informe alors d’une chose à la fois surprenante et navrante : elle affirme que le catalogue listant tous ces objets a circulé plusieurs mois avant la vente dans les grands musées du monde, y compris au Metropolitan Museum et au British Museum, sans qu’aucun d'eux ne se soit plaint de la mise en vente de ces objets ! 

Mon enquête se recentre sur le cambriolage du musée, et je découvre soudain que l’affaire n’a eu aucun écho dans la presse et qu'aucune plainte du gouvernement égyptien n’a été enregistrée par Interpol. Il semble dès lors tout à fait possible que des complicités à très haut niveau aient tenté d’étouffer une affaire de cette ampleur. Dans son petit bureau de l’université du Caire, l’ex-directeur des antiquités, monsieur Gaballah ‘Ali Gaballah, en charge du site de Ma’adi depuis 2002, semble fort surpris et curieusement gêné par nos informations. Il confirme le cambriolage tout en déclarant « que ce n’est pas un secret d’État [], que la presse locale en a parlé à l’époque [] et que 70 pièces archéologiques majeures ont effectivement été volées». Le mystère commence à s’éclaircir... 

Entre-temps, la maison Bonhams prend contact avec les autorités égyptiennes et leur fixe un délai pour obtenir la preuve du vol des objets qu’elle a précisément vendus. Les égyptiens fournissent alors des documents rédigés en arabe, sans aucune photo. Bonhams est sur le point de livrer les objets à ses clients... mais les photographies prises au musée de Ma’adi que je fournis à Bonhams sauvent in extremis ces précieux trésors de la Préhistoire égyptienne de la dispersion ! Tout comme Bonhams, Christie’s New-York se voit obligé d’engager une procédure de restitution aux égyptiens. Les sept objets de Bonhams et le vase en forme de chapeau de Christie’s reprennent donc le chemin de l’Égypte. Mais il ne s’agit pour l’instant que d’une partie infime des collections dérobées et l’enquête ne fait que commencer...

 

Quand les objets de Ma’adi se trouvent bradés sur le Web

 

À la suite des ventes d'antiquités dans deux grandes maisons de vente, multipliant mes investigations, je découvre, fin 2004, un ensemble d’objets dérobés à Ma’adi chez quatre revendeurs d’antiquités nord-américains : 22 objets viennent d’être mis en vente en ligne sur le site web de ces marchands ! Le recel des objets volés de la Préhistoire égyptienne prend une tournure ahurissante. Parmi les objets identifiés sur le web, 19 poteries, 2 vases en pierre et une fusaïole. Une nouvelle fois, la mention « ex-Johnson Family Collection », indique la provenance de ces pièces qui portent également la mention « Excavated at the Predynastic Site of Ma’adi ».

 

Jarres de Ma’adi en vente à New-York chez Howard Nowes
 

Le premier lot d’objets de Ma’adi identifié sur le web est proposé à la vente par la galerie Howard Nowes Ancient Art, domiciliée à New-York. Il s’agit de deux poteries hautes d’environ 18 cm représentatives des formes les plus courantes des productions de Ma’adi.

 

Figure 13 : Jarres dérobées à Ma'adi en vente sur le site de Howard Noves, 2004 (© Howard Noves)

 

Jarres de Ma’adi aux enchères aux États-Unis chez Janus
 

Deux autres jarres sont ensuite identifiées sur le site internet de la galerie Janus aux États-Unis. Elles ne peuvent provenir que du dépôt de fouille de Ma’adi situé à proximité du musée construit au bord du site. Le numéro d’inventaire qu’elles comportent encore correspond effectivement à une pièce archéologique qui, comme toutes les pièces de fouilles, a toujours été conservée dans les réserves ou dans le musée de Ma’adi.

 

Figure 14 : Jarres dérobés à Ma'adi mises en vente sur le site de Janus, USA, 2002 (© Janus)

 

Une jarre de Ma’adi au Canada chez Wallis
 

La galerie d’antiquités canadienne Wallis propose quant à elle sur son site web une jarre ovoïde à pied annulaire. L’anneau d’argile qui supporte le pied de cette jarre est caractéristique de la poterie de Ma’adi puisque près de la moitié des vases utilitaires du site en ont un. La maison de vente précise qu’un numéro est inscrit sous le pied de la jarre, et cette référence correspond aux numéros d’inventaire des jarres du même type, une trentaine, découvertes lors de la première campagne de fouille à Ma’adi en 1930-31.

 

Figure 15: Jarre à pied annulaire mise en vente sur le site de Wallis, Canada, 2004 (© Wallis)

 

Poteries, vases en pierre et fusaïole de Ma’adi en vente dans le Michigan chez Orpheus

 

Orpheus est de loin la galerie en ligne la plus riche en antiquités dérobées à Ma’adi puisque son site web présente une avalanche de 17 de ces objets ! Des céramiques uniques pour la connaissance du chalcolithique de Basse-Égypte sont présentées comme de vulgaires poteries, photographiées à côté d’une canette de soda qui fait office d’échelle. L’insulte au patrimoine égyptien est encore plus flagrante à travers la description d’une jarre hémisphérique à pied annulaire unique en son genre, présentée comme une « jarre en forme de fleur de pavot » (sic). Des objets du plus haut intérêt scientifique sont donc devenus, tels des boîtes de sardines, de simples objets de commerce, et les interprétations qu’en fait Orpheus tiennent autant de l’incompétence que de l’escroquerie, comme lorsqu’il présente ce qu’il pense être une massue piriforme cérémonielle (sic) en calcaire alors qu’il s'agit en fait d'une fusaïole... 

L’inconscience naïve du marchand nous permet même de récupérer les preuves de la provenance frauduleuse des objets. Il publie en effet sur son website des photos des numéros d’inventaire inscrits sur les vases. Pour une autre petite jarre sans col, le marchand n’a pas hésité à produire une photo de l’étiquette de fouille contenue dans la jarre, précisant sa localisation lors des fouilles : « square LVII, under the earth » !

 

Figure 16: Poterie d'importation palestinienne. A gauche, cliché d'Orpheus, 2004, à droite, cliché de Luc Watrin, 1999 (Ma'adi)

 

Figure 17: Objets proposés sur le site d'Orpheus, dont la fameuse fusaïole (© Orpheus, 2004)

 

Figure 18: En haut à gauche, photo de L. W., Ma'adi, 1996, face au même objet, Orpheus, 2004. Au milieu, photo de L. W., Ma'adi, 1996, au-dessus des mêmes objets, Orpheus, 2004.

 

Quelles sont les preuves du recel des objets de Ma’adi ?

 

Deux types de preuves peuvent être avancées pour prouver que les pièces vendues par les maisons de vente et le website de marchands ont été volées au musée de Ma’adi. La première preuve est le numéro d’inventaire qui figurait sur environ la moitié des vases, et qui n’avait pas été effacé, permettant de retrouver leur publication et prouvant leur présence au musée ou dans les dépôts avant le cambriolage de 2003. La seconde preuve est plus visuelle puisqu’il s’agit de photographies de mêmes ces objets prises directement dans le musée à des dates récentes. Grâce à ces documents, les objets de Ma’adi peuvent être sauvés de la dispersion.

 

OÙ EN EST L'AFFAIRE À CE JOUR ?

 

Les ventes, à quatre mois d’intervalle, de 8 objets-phares des collections de Ma’adi, organisées par les maisons Bonhams à Londres et Christie’s à New-York, puis la mise en ligne de 22 autres objets sur quatre sites internet, sous le même faux pedigree, sont un véritable scandale pour l’archéologie et une atteinte au droit patrimonial de l'Égypte. Ces objets appartiennent, sans aucun compromis, au site de Ma’adi dont le musée et les magasins de stockage ont été victime d’un saccage et la proie de pillards sans vergogne en 2003. Ces trésors de la Préhistoire égyptienne ne sont ni à vendre, ni à brader ! 

L’enquête judiciaire qui débute à peine risque d’être cinglante (si les autorités locales se sentent réellement concernées…), car la fausse provenance inventée pour blanchir les objets, chaque fois la même, est la preuve qu’un seul et même homme a organisé le recel. De plus, le nombre d’objets dérobés et leur grande fragilité ont exigé une opération de grande ampleur, minutieusement organisée, nécessitant un emballage individuel de chaque objet. Les complicités locales à haut niveau seront-elles démasquées ? On parle d’un parti indélicat au sein même des responsables chargés de la protection du patrimoine ? L’absurdité de la vente de céramiques fragiles dans des pays tempérés humides condamne les céramiques à se réduire en poussière, voilà pourquoi il faut agir vite, avant que le patrimoine de ce site exceptionnel ne soit entièrement détruit. 

À ce jour, grâce aux investigations poussées du GREPAL, une petite partie des objets qui aurait été dérobé au musée ont donc pu être localisés. C'est un premier résultat plus qu’encourageant. Mais les autres pièces, les plus précieuses, notamment les vases en basalte, circulent toujours sous couvert dans le monde occidental assoiffé de reliques antiques. Un dossier complet de l’affaire de Ma’adi a été transmis au S.C.A. du Caire et en particulier à son directeur actuel Mr Zahi Hawass. Il ne reste plus qu’à espérer que l’entreprise soit continuée dans l’unique intérêt de la protection, de la préservation et de la mise en valeur du patrimoine égyptien. Le Directeur des Antiquités, M. Zahi Hawass, et le Directeur pour la Basse-Égypte, M. Mohammed Abd-el-Maksoud, en font d’ailleurs une affaire personnelle et comptent sur l’aide du GREPAL pour coordonner toutes les informations afférentes à ce dossier. Une réaction très positive nous est aussi parvenue de la part de marchands qui ont reconnu avoir été abusés par une fausse provenance, laissant espérer que ces pièces rares de la Préhistoire regagneront bientôt leur musée. 

Traquer les objets dérobés à Ma’adi est donc une noble mission. Il ne s’agit pas de quelques objets sans intérêt fabriqués en séries, mais de pièces uniques qui sont les témoins d’une brillante civilisation qui, la première en Afrique, a transformé le cuivre et bâti en pierre grâce à des échanges étroits avec ses voisins palestiniens. Ma’adi a été la capitale économique de la Basse-Égypte autour de 3850-3625 avant J.-C., un centre de production majeur de fins vases en basalte et un emporium unique au confluent des routes commerciales menant de la Haute-Égypte au Levant. À ce titre, ses témoins archéologiques sont aussi fondamentaux pour la connaissance de cette période que les objets de la tombe de Toutankhamon pour la XVIIIe dynastie.

 
 

Ibrahim Rizkana devant le musée de Ma'adi, 1995

 

 

 "Sciences et avenir", paru en février 2005

 

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